Le maquis sur l’île

Qui ne s’est jamais aventuré sur les sentiers de Corse sans se perdre, au moins une fois, et se retrouver dans une végétation inextricable, épineuse, piquante, pris au piège de ce labyrinthe : le Maquis?…..

On suit un beau sentier en bord de mer, les rochers sont là tout proches, on pense les atteindre facilement et puis…… nous voilà isolés au milieu de cet enchevêtrement qui ne semble pas disposé à vous lacher. Ou bien encore, on aperçoit une belle tour génoise, nous voilà partis à sa rencontre et puis le chemin s’efface de plus en plus, la tour est toujours là, tout prés, puis on se retrouve isolé dans cet immense espace  devenu subitement hostile.

Lorsqu’il nous arrive de parler de nos mésaventures, les locaux sourient d’un air moqueur : « Ah, ces Pinzuts »!!!!!! ( c’est l’expression qu’ils emploient « gentiment » pour se moquer des continentaux). Et ils nous apprennent qu’il est fréquent que des touristes se perdent dans ce maquis, parfois même la nuit et là, leur balade se transforme en véritable cauchemar.

Alors ce maquis, omniprésent en  Corse (il occupe plus de 20 pour cent de la superficie totale de l’île), mieux vaut le contourner, le renifler, comme un fantastique bouquet aromatique, l’admirer en suivant des sentiers bien balisés, entretenus ou simplement empruntés régulièrement. Sinon, sachez que vous pourriez vous y heurter, frotter, piquer, ou vous engluer les doigts si la curiosité vous pousse à caresser certaines de ses plantes rugueuses et collantes.

En visitant le passionnant musée de Prunelli di Fium’Orbu « (musée Mnemosina), on apprend qu’autrefois,toutes les collines environnantes étaient recouvertes d’arbres fruitiers. Scrutant le paysage, on s’aperçoit que le maquis y règne en maître…..

L’étude de ce maquis est passionnante et fascine les passionnés de plantes . En Corse, il est plus qu’un paysage parmi les autres, il est la toile de fond de nombreuses légendes, il est le décor prédominant et naturel de l’île. Que l’on parle politique, saveurs culinaires, essences naturelles, huiles essentielles, le maquis contient toute l’histoire et l’âme de la Corse.

Quelle est l’origine de ce mot?

« Maquis », c’est à relever, est le seul mot de la langue corse passé au français. Selon un chercheur réputé, ce mot proviendrait d’une carte génoise du XVIème siècle. Elle relevait des « zones verdâtres qui évoquent des lieux de refuges rebelles »…. « ce sont des tâches de terra incognita. » Macchia » (la tâche en italien), donnera Makis puis Maquis. « A Machja » en corse est resté au féminin.

De nombreuses espèces, généralement de petits arbustes, composent cet océan de verdure odorante. Lianes, lichens, plantes herbacées, champignons, mousses, composent en majorité cette couverture végétale.

Dés que l’on approche des côtes de la Corse, surtout si vous arrivez en bateau prés du Cap Corse, les vents viennent vous offrir un bouquet de senteurs envoûtant qui fait dire à celui qui rentre au pays : « J’arrive à la maison…. » et au vacancier :  » ça sent

Cette végétation « oléo-lentisque », en effet, vous enivre d’une odeur forte et particulière à l’île de beauté. Mais d’où proviennent ces senteurs?

Les pistachiers (listincu) buisson à forte odeurs de résine, à baies rouges.

La myrte (morta) à fleurs blanches, très odorante, donnant des fruits charnus d’un bleu-noirâtre, dont raffolent les oiseaux.

L’olivier sauvage (ogliastru)

La lavande stoechas (piumbona) aux belles fleurs mauve-violacé trés odorantes.

Les cistes (mucchju) à fleurs mauves ou blanches, trés appréciées des abeilles; elles donnent aux versants vallonnés (en Balagne surtout) l’aspect d’un tableau de Monnet. On les reconnaît à leurs pétales chiffonés, semblable à du papier crépon. Leur fragilité n’est qu’apparente puisque cette fleur est réputée pour son développement rapide aprés les incendies du maquis.

L’immortelle d’Italie  » A murza » ou « A muredda » en corse, mesure jusqu’à 60 cm de haut. Elle fleurit début Juin à fin juillet et se distingue par sa floraison jaune d’or. Son huile essentielle a des propriétés antalgiques, cicatrisantes, réparatrices. Elle est reconnue également comme régénératrice des cellules de la peau. Elle agit sur le système sanguin et aurait la capacité de doper les défense immunitaires. Les producteurs de cet élixir précieux vous diront que seule l’immortelle de Corse possède toutes ces vertus.

Le romarin « U rosumarinu » pousse en bord de mer, en port rampant, et, à l’intérieur des terres, se dresse jusqu’à 1m. Il est différent des romarins du continent par sa teneur élevée en verbénone, une molécule qui agit sur la spère hépatique, foie et vésicule biliaire.

Dans l’arrière pays, autour des forêts originelles de Corse, se développent particulièrement bruyères arborescentes, arbousier, fougère aigle, châtaigniers, chênes, charmes houblon, asphodèles, glaïeuls pourpres, cyclamens. Certaines espèces sont endémiques, d’autres recouvrent d’autres terres comme les Baléares, Sardaigne, Calabre, Toscane, comme certaines orchidées, genêts ou crocus minimus.

Ce maquis présente une résistance exceptionnelle : ce milieu naturel s’adapte à tout, même aux incendies. En effet, les plantes qui composent le maquis ont dû s’adapter en élaborant des stratégies de défense. Un peu d’histoire nous aidera à comprendre ce phénomène.

Un peu d’Histoire

Tout a commencé lorsque la Corse s’est détachée du continent. Cette île- montagne a alors inventé des espèces endémiques. A la fin de la dernière glaciation, les chênes arrivèrent sur l’île, transportés par les oiseaux, pour y  trouver refuge. Avec l’apparition de l’homme sur le littoral, (environ 11 000ans), son besoin de pénétrer en montagne, le poussa à se frayer des chemins. Pour cela, il coupa, brûla tout ce qui le gênait. La nature dut s’adapter et s’ingénia à renaître de ses cendres; de nouvelles espèces se développèrent : elles ne perdaient pas leur feuilles à l’automne, stockaient de l’énergie dans leurs racines pour survivre et redémarrer aprés l’intervention de l’homme. D’autres se créèrent un abri atmosphérique gazeux ou une bulle odorante. C’est cette capacité à fabriquer des molécules aromatiques qui distingue la Corse de la plupart des autres îles du bassin méditerranéen. Des végétaux aussi, s’enduisent d’un onguent gluant pour conserver l’humidité. Sècheresse, vent, coupe-feu, ont donc crée le maquis. En Corse, tout ce qui pousse de 0 à, environ, 1 000m, désigne le maquis. Celui-ci cesse lorsqu’en montagne, on n’a plus cette sensation d’un paysage maculé de tâches de couleur  » a machja »

Le rôle des animaux

Ce rôle est tout à fait primordial dans cet écosystème puisque les oiseaux transportent les graines, les lombrics labourent le sol en remontant à la surface les grains fins de la litière du maquis. Quant aux fourmis, elles creusent des galeries pour y enfouir des réserves végétales. Ainsi, le sol, grâce à ce travail, se trouve enrichi de matières organiques. Quand aux autres animaux : la chenille, qui se nourrit exclusivement de feuilles d’arbousier, son papillon coloré, véritable ivrogne car on le retrouve dans des cuves à vin ou prés des fruits fermentés, les vaches, les chèvres, lapins, renards, tous , à leur manière apportent leur contribution, évitant à l’homme de se trouver trop submergé par le maquis.

Mais, il faut souligner, la place toute particulière du sanglier dans le maquis. En effet, le sanglier corse  » u cignale », plus petit que celui du continent, subit actuellement des modifications morphologiques et physiologiques importantes dues à son croisement avec le porc domestique. Les spécialistent veillent, car le devenir de ce sanglier soulève la question de la place de l’homme dans ce milieu. C’est ainsi que grâce à l’homme, le maquis prend de l’espace mais à cause de l’homme il est menacé. Plus l’homme exploite son milieu naturel, plus le maquis grandit. Le feu reste le pire de tous les maux. Il favorise la repousse des cistaies, bruyères, arbousiers, les seuls à résister sur un sol qui ne retient pas l’eau.

L’avenir du maquis reste encore à inventer : parfumerie? distillerie? agriculture? Certains ont déjà compris toutes les ressources à exploiter d’un maquis qui ne cesse de s’étendre au détriment des zones agricoles cultivées, délaissées.

Maquis et Résistance

Durant la deuxième guerre mondiale, la France a adopté son nom pour désigner la Résistance et ses « maquisards ». C’est tout à fait logique puisque le maquis lui-même est un symbole de résistance. Il symbolise aussi le refuge des bandits prétendus « d’honneur », qui tentaient de se soustraire à l’autorité judiciaire.

Voici ce qu’écrivait Simon Vinciguera dans son tract diffusé à Bastia puis à Marseille en Juin 1943.

« Maquis corse, nous serons bandits d’honneur, au nom de la liberté. Corses debout, pour vaincre ou pour mourir, tous unis dans une même volonté« .

Le mot maquis, rentre dans la langue française pour désigner « un lieu de dilution de l’autorité ». Mais un ancien indépendantiste nous met en garde : « nous étions dans le maquis par nécessité ». Yvan Colonna s’est enfui dans le maquis corse pendant 4 ans avant d’être arrêté en 2002. Paul Santoni y est resté caché 14 ans; son corps fut ramené à sa famille en juin 2007. Ces cas démontrent bien que l’expression « prendre le maquis » dans l’histoire récente de la Corse, est une expression tout à fait réelle. Mais comment est-elle comprise en  dehors de la Corse? Pascal Marchetti, dans son ouvrage « Mémoire pour la Corse » note, qu’à partir du XIXème siècle,  » l’île échappe aux penseurs politiques et aux philosophes, pour entrer dans le domaine des ethnologues et du folklore exotique. Aux yeux des étrangers, le peuple de Paoli n’est plus qu’une peuplade. »

Le maquis et ses légendes

Les mythes archaïques émanant de ce paysage, de ses plantes comme de ses aspérités rocailleuses, peuplent la mémoire corse. C’est ainsi qu’on raconte qu’à la tombée du jour ( l’Attrachjàta , en corse) les fantômes se mettent à voyager à travers ces étendues. Ils hantent les cours d’eau, les ponts et les gués, chaque col et chaque carrefour. Fées, ogres, géants, gnomes, diable, Saints et même le Bon Dieu, cohabitent dans ce maquis, imprimant même leurs corps dans le relief, transmettant aux hommes, par le biais des torrents dévalant la montagne, leurs humeurs du moment.

Pour en savoir plus sur ce maquis corse, voici quelques lectures intéressantes, quelques sites également :

  • Le Maquis corse, Laurence J. Lorenzi, L’Harmattan  2002
  • La flore endémique de la Corse, Jacques Gamisans, Jean François Marzocchi, Edisud, 1996, réédité en 2003
  • La Forêt de Vizzavona, Marcelle Conrad, Albiana.
  • La Griffe des Légendes, cahier d’anthropologie No 5, édité par le musée de la Corse, à Corte, 1997.
  • Racines célestes, Thomas Heuer, éditions Alain Piazzola, 2001.
  • La Corse Authentique éditions Solar-Géo, septembre 2010

Sites à consulter :

  • www.parc-saleccia.fr
  • www.jardin-gecko.com
  • www.bulbargence.com
  • www.jardin-sec.com

 Voir aussi le maquis Corse